![]() Nicolas de Largillière: Portrait de Voltaire (détail) Institut et Musée Voltaire, Genève, CH. |
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Platon rêvait beaucoup, et on n'a pas moins rêvé
depuis. Il avait songé que la nature humaine était
autrefois double, et qu'en punition de ses fautes elle fut divisée
en mâle et femelle.
Il avait prouvé qu'il ne peut y avoir que cinq mondes
parfaits, parce qu'il n'y a que cinq corps réguliers en
mathématiques. Sa République fut un de ses
grands rêves. Il avait rêvé encore que le dormir
naît de la veille, et la veille du dormir, et qu'on perd
sûrement la vue en regardant une éclipse ailleurs
que dans un bassin d'eau. Les rêves alors donnaient une
grande réputation.
Voici un de ses songes, qui n'est pas un des moins intéressants.
Il lui sembla que le grand Démiourgos, l'éternel
Géomètre, ayant peuplé l'espace infini de
globes innombrables, voulut éprouver la science des génies
qui avaient été témoins de ses ouvrages.
Il donna à chacun d'entre eux un petit morceau de matière
à arranger, à peu près comme Phidias et Zeuxis
auraient donné des statues et des tableaux à faire
à leurs disciples, s'il est permis de comparer les petites
choses aux grandes.
Démogorgon eut en partage le morceau de boue qu'on appelle
la terre et, l'ayant arrangé de la manière
qu'on le voit aujourd'hui, il prétendait avoir fait un
chef-d'oeuvre. Il pensait avoir subjugué l'envie, et
attendait des éloges même de ses confrères;
il fut bien surpris d'être reçu d'eux avec des huées.
L'un d'eux, qui était un fort mauvais plaisant, lui dit:
"Vraiment vous avez fort bien opéré; vous avez
séparé votre monde en deux, et vous avez mis un
grand espace d'eau entre les deux hémisphères, afin
qu'il n'y eût point de communication de l'un à l'autre.
On gèlera de froid sous vos deux pôles, on mourra
de chaud sous votre ligne équinoxiale. Vous avez prudemment
établi de grands déserts de sables, pour que les
passants y mourussent de faim et de soif. Je suis assez content
de vos moutons, de vos vaches, et de vos poules; mais franchement,
je ne le suis pas trop de vos serpents et de vos araignées.
Vos oignons et vos artichauts sont de très bonnes choses,
mais je ne vois pas quelle a été votre idée
en couvrant la terre de tant de plantes venimeuses, à moins
que vous n'ayez eu le dessin d'empoisonner ses habitants. Il me
paraît d'ailleurs que vous avez formé une trentaine
d'espèces de singes, beaucoup plus d'espèces de
chiens, et seulement quatre ou cinq espèces d'hommes: il
est vrai que vous avez donné à ce dernier animal
ce que vous appelez la raison, mais, en conscience, cette
raison-là est trop ridicule, et approche trop de la folie.
Il me paraît d'ailleurs que vous ne faites pas grand cas de cet
animal à deux pieds, puisque vous lui avez donné
tant d'ennemis et si peu de défense, tant de maladies et
si peu de remèdes, tant de passions et si peu de sagesse.
Vous ne voulez pas apparemment qu'il reste beaucoup de ces animaux-là
sur terre: car, sans compter les dangers auxquels vous les exposez,
vous avez si bien fait votre compte qu'un jour la petite vérole
emportera tous les ans régulièrement la dixième
partie de cette espèce, et que la soeur de cette petite
vérole empoisonnera la source de la vie dans les neuf parties
qui resteront; et, comme si ce n'était pas encore assez,
vous avez tellement disposé les choses que la moitié
des survivants sera occupée à plaider, et l'autre
à se tuer; ils vous auront sans doute beaucoup d'obligation,
et vous avez fait là un beau chef-d'oeuvre."
Démogorgon rougit; il sentait bien qu'il y avait du mal
moral et du mal physique dans son affaire; mais il soutenait qu'il
y avait plus de bien que de mal. "Il est aisé de critiquer,
dit-il; mais pensez-vous qu'il soit si facile de faire un animal
qui soit toujours raisonnable; qui soit libre, et qui n'abuse
jamais de sa liberté ? Pensez-vous que, quand on a neuf
à dix mille plantes à faire provigner, on puisse
si aisément empêcher que quelques-unes de ces plantes
n'aient des qualités nuisibles ? Vous imaginez-vous qu'avec
une certaine quantité d'eau, de sable, de fange, et de
feu, on puisse n'avoir ni mer, ni désert ? Vous venez,
monsieur le rieur, d'arranger la planète de Mars; nous
verrons comment vous vous en êtes tiré avec vos deux
grandes bandes et quel bel effet font vos nuits sans lune; nous
verrons s'il n'y a chez vos gens ni folie ni maladie."
En effet, les génies examinèrent Mars, et on tomba
rudement sur le railleur. Le sérieux génie qui avait
pétri Saturne ne fut pas épargné: ses confrères,
les fabricateurs de Jupiter, de Mercure, de Vénus, eurent
chacun des reproches à essuyer.
On écrivit de gros volumes et des brochures; on dit des
bons mots, on fit des chansons, on se donna des ridicules, les
partis s'aigrirent; enfin l'éternel Démiourgos leur
imposa silence à tous: "Vous avez fait, leur dit-il,
du bon et du mauvais, parce que vous avez beaucoup d'intelligence,
et que vous êtes imparfaits; vos oeuvres dureront seulement
quelques centaines de millions d'années; après quoi,
étant plus instruits, vous ferez mieux: il n'appartient
qu'à moi de faire des choses parfaites et immortelles."
Voilà ce que Platon enseignait à ses disciples.
Quand il eut cessé de parler, l'un d'eux lui dit: Et
puis vous vous réveillâtes.
Avec notre sincère reconnaissance envers Charles-Ferdinand Wirz, Conservateur de l'Institut et Musée Voltaire et Secrétaire de la Société Jean-Jacques Rousseau, pour son aide dans la recherche de documents.